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La guerre sera permanente au XXIe siècle et seuls quelques pays pourront supporter un véritable conflit majeur

Les rêves de paix dans le monde seront inatteignables tant que l’équilibre des forces ne sera pas rétabli. Une analyse d'Andreï Souchentsov, directeur des programmes du club Valdaï.

Cet article a été initialement publié par Andreï Souchentsov, directeur des programmes du club Valdaï, au 20e forum de discussion Valdaï, qui s’est tenu du 1er au 5 octobre 2023. 

 

La crise militaire qui sévit en Europe de l’Est a dissipé l’illusion que l’ère des grandes armées relevait du passé. La pensée militaire adoptée par les grandes puissances commence à abandonner la maxime des années 2000 : l’objectif de la guerre est d’éblouir et de paralyser l’ennemi afin d’abaisser son niveau technologique et de l’empêcher de mener une guerre du XXIe siècle en le privant de ses capacités de haute précision, de mobilité et de couverture en profondeur.

Compte tenu de ces tendances, peut-on dire que la guerre au XXIe siècle sera caractérisée par une grande mobilité, une haute technicité et des effectifs réduits ? Ou, au contraire, assistons-nous au retour à la norme historique des grandes armées ?

Le retour des affrontements entre grandes puissances

La menace des guerres entre grandes puissances augmente et les petites forces mobiles n’ont pas d’avantages significatifs par rapport aux grandes armées basées sur la mobilisation populaire. Effectivement, il semble que les caractéristiques d’un conflit armé majeur entre des puissances comparables seront précisément les mêmes que tout au long de l’histoire.

Ces dernières décennies, la dimension virtuelle des conflits et les moyens de vaincre dans le domaine de l’information ont fait l’objet d’une grande attention. Elle reste une composante importante de la confrontation militaire mais n’est pas déterminante. L’aspect psychologique de la guerre existait déjà dans l’Antiquité grecque et chinoise : perturber les plans de l’ennemi, désorganiser la société, provoquer la méfiance, tout cela reste l’un des principaux objectifs de la guerre.

Les sociétés consuméristes peinent à mobiliser

Pour résumer, on peut constater qu’une victoire stratégique à caractère décisif dans le cadre d’un conflit armé implique le recours à la même quantité de ressources matérielles que tout au long de l’histoire pour parvenir à un tel succès. Les principaux généraux allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont compris dès le début de l’opération Barbarossa qu’il s’agissait d’une défaite stratégique parce que les objectifs les plus importants de la campagne n’avaient pas été atteints immédiatement. La société moderne, marquée par le consumérisme, a du mal à se mobiliser, et c’est un problème pour la plupart des gouvernements.

Des soldats français lors du défilé militaire du 14 juillet 2023 à Paris.

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Dans le contexte politique et international actuel, la mobilisation est un défi majeur pour n’importe quel pays, et la question reste de savoir comment les pays qui soutiennent l’Ukraine le plus activement, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Lituanie et la Pologne, vont y répondre. On constate des difficultés à mobiliser les conscrits en Ukraine dont la société est aujourd’hui soumise à une campagne de propagande de grande ampleur. Le pays le plus endurant est probablement celui qui est capable de se mobiliser tout en maintenant la stabilité interne et la croissance économique.

Cependant, la mondialisation reste toujours d’actualité, et le monde est toujours interconnecté. Même les adversaires sont interconnectés.

Même les adversaires sont interconnectés par la mondialisation

L’impossibilité de remporter une victoire stratégique sur l’ennemi par la voie militaire, l’interconnexion du monde et la permanence du conflit armé comme l’un des éléments de la grande stratégie nous conduisent à l’époque de la guerre indirecte perpétuelle. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un conflit de nature existentielle et dualiste en termes noirs et blancs, comme lors de la Seconde Guerre mondiale, mais d’un système de rééquilibrage continu entre les acteurs.

La victoire ne peut alors être remportée qu’en sapant la vitalité interne de certains des adversaires quand ces derniers se rendent compte eux-mêmes que les objectifs fixés ne sont pas atteints par des moyens militaires. La normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran a été rendue possible grâce à la reconnaissance par les Saoudiens de l’impossibilité de vaincre militairement les Houthis au Yémen avec les moyens à sa disposition.

Rappelons que l’équilibre des relations américaines avec la Chine et la Russie se fonde également sur le caractère impossible d’une victoire décisive en cas de conflit armé.

Peut-on dire que la guerre sera la norme au XXIe siècle ? Il est possible que la confrontation majeure entre la Russie et l’Occident prenne l’exemple des relations indo-pakistanaises marquées par la dissuasion mutuelle et l’hostilité perpétuelle. Toutefois, ceci ne signifie pas une dégradation rapide vers la catastrophe d’une confrontation nucléaire. Le monde est entré dans une période de rééquilibrage constant des rapports de force sans crises particulières. La guerre redevient permanente, mais seul un cercle très étroit de pays sera en mesure de supporter un véritable conflit majeur.

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