Chroniques

L’attentat à Moscou, un travail mené de l’intérieur ? Le monde étrange des russophobes en Occident

De nombreuses réactions à la tragédie témoignent à la fois de l’esprit borné et de la méchanceté de certains des russophobes les plus fous du monde. Une analyse de Tarik Cyril Amar.

Cet article a été initialement publié sur RT International par Tarik Cyril Amar, historien originaire d’Allemagne qui travaille à l’Université Koc d’Istanbul sur la Russie, l’Ukraine, l’Europe de l’Est, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide culturelle, et la politique de la mémoire.

Il y a à peine quelques jours, l’une des pires attaques terroristes de l’histoire récente se produisait en Russie. Ses auteurs prenaient d’assaut le centre commercial Crocus City Hall en bordure de Moscou, massacrant systématiquement et de sang-froid autant de victimes qu’ils le pouvaient, puis déclenchant un incendie dévastateur qui a détruit une grande partie de la salle de concert adjacente.

Les chiffres ne peuvent traduire la méchanceté des assaillants ou la souffrance des victimes – et de leurs familles et amis – mais ils peuvent en partie transmettre l’ampleur de cette horreur : au 25 mars, 137 morts et plus de 180 blessés ont été signalés. Comme toujours dans de tels cas, beaucoup d’autres devront faire face à de graves traumatismes psychologiques.

Un attentat comparable à celui du Bataclan

Tout comme les chiffres, la comparaison est inappropriée mais nécessaire pour essayer de saisir la portée de cet événement. Les attentats de Paris en 2015 visant un concert au Bataclan, par exemple, étaient d’une ampleur similaire : ils ont fait au moins 130 morts et plus de 350 blessés. Le gouvernement français a réagi par l’imposition immédiate de l’état d’urgence dans l’ensemble du pays, par des ratissages massifs de sécurité et, comme le résume l’Encyclopedia Britannica, par une «forte escalade de l’intervention militaire française dans la guerre civile syrienne» ainsi que par une «augmentation spectaculaire des dépenses de sécurité intérieure».

L’attentat du Crocus City Hall commis par des «islamistes radicaux», mais Poutine s’intéresse «aux commanditaires»

Il y a eu aussi, bien sûr, une grande vague de solidarité internationale non seulement avec les victimes de l’attaque mais, comme il se doit, avec la France en tant que nation. Aucun commentateur occidental ou russe soucieux de sa réputation n’aurait osé faire des affirmations vicieuses selon lesquelles les autorités françaises étaient d’une manière ou d’une autre derrière cette horrible attaque et étaient prêtes à sacrifier leur propre peuple et, en fait, à trahir leur pays.

Cependant, les choses se sont déroulées différemment après le massacre du Crocus City Hall à Moscou. Alors que les services de sécurité et les autorités russes se sont mis au travail d’une manière fondamentalement similaire à la réponse française en 2015 (capturant, alors qu’ils fuyaient vers la frontière avec l’Ukraine, 11 suspects, dont quatre tireurs «directs» qui avaient massacré des innocents avant le concert), un nombre alarmant de politiciens et de personnalités médiatiques occidentaux ont réagi par une jubilation, généralement dissimulée de manière transparente mais parfois étonnamment ouverte, couplée à des équivoques hypocrites et, enfin et surtout, par des théories du complot insensées. En d’autres termes, par n’importe quoi, sauf par une compassion et un respect sincères.

Veulent-ils voir tout Moscou brûler ?

Un utilisateur allemand de X (ici anonymisé) ayant plus de 30 000 abonnés a montré un exemple de pur plaisir sadique en publiant une photo du centre commercial de Crocus en flammes accompagnée du commentaire : «Que ça brûle, que tout Moscou brûle.» Réalisant peut-être que ses mots sonnaient comme s’il tweetait de la chancellerie du Reich nazi, l’utilisateur surexcité a par la suite supprimé ce message. Mais sans montrer aucun signe de remords.

Un utilisateur de X, même s’il a un nombre important d’abonnés témoignant d’une popularité préoccupante, peut ne pas vous sembler très représentatif. Mais prenons le cas de Michael Roth, un membre extrêmement actif du Parlement allemand (du SPD du chancelier Olaf Scholz) et président de sa commission des affaires étrangères. Il a fait preuve d’assez d’intelligence pour sauver le minimum d’apparences, suffisant pour admettre que la Russie avait subi un «acte cruel de terreur» qui ne peut être justifié.

En réalité, son message était tout autre, à savoir que dans le cas de la Russie, une concession aussi minimale à la décence commune (aussi peu sincère soit-elle) peut et doit immédiatement être accompagnée de quelques diatribes russophobes : Roth a soigneusement caché que sa «compassion» n’était que (évidemment) pour «les victimes innocentes», ce qui signifie le refus de reconnaître le fait que, comme pour le Bataclan en France, l’attentat du Crocus est aussi une attaque visant tout un pays et toute une nation. Il a ensuite calomnié la Russie en tant qu’«État terroriste», décrivant de manière caricaturale sa guerre en Ukraine comme une campagne de terreur. (Roth, d’ailleurs, est un grand fan d’Israël qui est resté loyalement fidèle à Tel-Aviv pendant son génocide à Gaza avec un véritable «esprit des Nibelungen» allemand. Pas facile à comprendre…).

Parallèlement, Roderich Kiesewetter, partisan de la ligne dure militariste de la politique étrangère de la CDU (le parti d’Angela Merkel et les rivaux conservateurs du SPD) a publiquement fantasmé sur la possibilité d’une «opération sous faux drapeau».

Russophobie et conspirationnisme, un cocktail explosif 

Dépourvu de toute preuve ou de toute plausibilité, l’idée selon laquelle la Russie aurait commis une attaque terroriste massive contre elle-même, comme l’a voulu dire Kiesewetter, «ne peut être exclue». En Allemagne, les accusations sans fondement et les spéculations folles viennent des deux partis avec toujours Moscou comme cible.

Même si Kiesewetter et Roth, politiciens allemands influents sinon (déjà) de premier rang, sont une illustration d’un mélange toxique de russophobie, de fantasmes fous sur la conspiration et d’un manque apparent de décence qui est maintenant «normal» à Berlin, l’Allemagne n’a pas de monopole des réactions malsaines au massacre du Crocus. Considérons quelques représentants des médias occidentaux, traditionnels aussi bien que sociaux, qui sont loin d’être marginaux.

Igor Suchko, résident des États-Unis et propagateur populaire de battage médiatique sur la néo-Guerre froide avec plus de 300 000 abonnés sur X, a dépassé toutes les limites, promouvant rapidement une légende sur «l’attaque terroriste de Poutine sous faux drapeau visant le Crocus City Hall», comme s’il devait se hâter de diffuser des fausses informations avant que la réalité ne nous rattrape. Et c’est là, si vous y réfléchissez, que l’idée pourrait être : comme tout propagandiste le sait, les saletés diffusées les premières peuvent rester dans la mémoire – du moins des personnes mal informées – même après que les faits soient établis.

Alexeï Kovaliov, ancien employé de Meduza (site web basé en Lettonie qui a passé ces dernières années à mener une guerre de l’information contre la Russie, par exemple, en avertissant de l’introduction imminente de la loi martiale qui n’a jamais eu lieu) et fidèle représentant de cette Russie «libérale» que l’Occident aime promouvoir, a rejoint le chœur monotone des «faux drapeaux» avec une démonstration déraisonnable par son manque de réflexion logique et en tirant la conclusion absurde de l’attaque terroriste qui a eu lieu que les autorités russes ne déjouent aucune attaque de ce type. Il a également senti que c’était l’occasion de revitaliser de vieux contes de fées, répétant l’affirmation selon laquelle Poutine était responsable des attentats de 1999 en Russie. Peu importe que le meilleur – et très critique – biographe de Poutine, Philip Short, ait expliqué en détail pourquoi ce vieux canard n’avait aucun sens.

Oliver Carroll, autre guerrier ardent sur le front oriental (idéologique) s’est hâté d’encadrer le massacre de Crocus d’allusions mal appropriées à l’Incendie du Reichstag à Berlin en 1933 et au meurtre de Kirov en 1934. Ces incidents ont en commun qu’il est pratiquement certain (le cas de l’Incendie du Reichstag) ou au moins largement admis (le cas du meurtre de Kirov) qu’ils ont été mis en scène par les autorités de l’État. Autrement dit, il s’agit une fois de plus des opérations «sous faux drapeau». Carroll, lui aussi, n’a aucune preuve à offrir. D’ailleurs, il travaille pour The Economist, ce n’est donc pas nécessaire. Pas quand il s’agit de faire pression sur la Russie et son gouvernement.

Il serait fastidieux de répertorier l’ensemble de l’écosystème marécageux d’où émergent des «Chercheurs de vérité sur le Crocus». Il suffit de dire qu’il présente des vétérans célèbres de la guerre de propagande en Ukraine, tels que Garry Kasparov, Sergueï Soumlenny (praticien dans une moindre mesure, remarquable peut-être surtout pour combiner une russophobie presque grotesque avec un très long passage en tant que représentant de facto du Parti vert allemand à Kiev) et, enfin et surtout, Sarah Ashton-Cirillo.

Sarah Ashton-Cirillo durant un point de situation dans un studio de Kiev.

Un porte-parole transgenre de Kiev menace les journalistes russes, levée de boucliers à Moscou

Au cas où vous auriez la chance de ne pas vous souvenir de lui (ou d’elle ? J’avoue, je m’y perds), c’est la personne qui s’est portée volontaire pour agir en tant que porte-parole clownesque mais vicieux de l’armée ukrainienne dans une tentative tristement transparente d’organiser un petit «queer-washing» pour plaire à (certains) publics occidentaux. À ce titre, Ashton-Cirillo a éclaté avec une tirade violente et folle contre le blogueur Gonzalo Lira. Plus tard, Lira est mort dans une prison ukrainienne, abandonné par son propre gouvernement à Washington et tué par une combinaison de négligence médicale massive et – ce qui est presque certain – de torture.

Que faire de cette union étrange ? Des politiciens et des journalistes influents et populaires, des utilisateurs bizarres (pour ne pas dire plus) des médias sociaux et un troupeau d’opposants russes toujours aigris en exil qui n’ont jamais compris comment concilier leur forte aversion pour la Russie de Poutine avec la conscience adulte que l’Occident est capable de les utiliser…

Deux choses semblent incontestables : ce degré de haine envers la Russie rend les ennemis aveugles ce qui conduit à une atteinte auto-infligée à leur réputation, sinon aujourd’hui, alors demain. Cela s’accompagne également d’une incapacité sans surprise à faire face à la réalité du régime de Zelensky en Ukraine.

Car, ce qui est révélateur, les accusations absurdes de «faux drapeau» sont presque toujours accompagnées d’un refus catégorique d’envisager même la possibilité que le régime de Kiev ait pu être impliqué, d’une manière ou d’une autre, dans le massacre au Crocus. Et d’ailleurs, il se pourrait bien qu’il y ait une main ukrainienne derrière l’attaque.

Selon le directeur du FSB, les services ukrainiens et occidentaux ont facilité l’attentat de Moscou

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