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Twitter au service de la propagande du Pentagone ? Des dossiers internes accablent la plateforme

Dans un nouvelle salve de révélations, le journaliste Lee Fang montre que Twitter a activement participé aux campagnes de l'armée américaine pour «façonner» l'opinion dans différents conflits au Moyen-Orient, dont celui en Syrie et au Yémen.

Amplification ciblée de certaines publications, faux comptes, glorification de l’action de l’armée américaine… Le huitième volet de la saga des «Twitter Files», ces révélations basées sur l’analyse de documents internes de l’entreprise, publié le 20 décembre par le journaliste américain Lee Fang à la fois sur le réseau social et sur le média en ligne The Intercept, est particulièrement embarrassant pour une plateforme qui avait affiché comme un étendard sa volonté de contrecarrer les campagnes de propagande soutenues en sous-main par des gouvernements.

Des comptes liés à l’armée américaine placés sur une «liste blanche» 

A l’inverse de ces promesses, il s’avère que l’entreprise a fourni un appui direct et une protection particulière à un réseau de médias favorables aux Etats-Unis et à des personnalités de l’armée américaine, en établissant une «liste blanche» à la demande du gouvernement, selon Lee Fang. Ainsi, si les équipes de Twitter savaient pertinemment quels comptes étaient liés au Pentagone – une partie de ceux-ci ne s’affichaient pas comme tels –, peu d’entre eux ont fait l’objet d’une suspension, et certains sont restés actifs.

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Cette campagne «d’influence» du Pentagone visant à donner une image positive des interventions américaines aurait été particulièrement active de 2017 à 2020, avec des demandes franches et directes, relate le journaliste. En juillet 2017, un membre du commandement militaire américain au Moyen-Orient (Centcom), Nathaniel Kahler, envoie un e-mail à la plateforme, listant une cinquantaine de comptes en langue arabe «que nous utilisons pour amplifier certains messages», selon ses mots. Nathaniel Kahler y sollicite l’inscription sur une «liste blanche» de la majorité de ces comptes, ce qui, d’après un ingénieur contacté par Lee Fang, s’est traduit par une exemption des procédures de vérification habituelles, accroissant leur visibilité sur le réseau social et les empêchant d’être signalés comme du «spam» ou des abus.

Lesdits comptes mettaient en avant les priorités militaires américaines au Moyen-Orient et diffusaient des messages anti-iraniens, affirmant par exemple que Téhéran menaçait la sécurité de son voisin irakien. D’autres faisaient l’éloge de la guerre au Yémen menée par l’Arabie saoudite contre les Houthis ou vantaient la «précision» des frappes de drones américains, qui ne toucheraient que des «terroristes» et pas les populations civiles du Moyen-Orient, à l’instar de «@yemencurrent», compte depuis supprimé.

Le Pentagone, qui aurait promis aux équipes de Twitter de signaler les liens l’unissant à une série de comptes, n’aurait pas tenu cet engagement, selon Lee Fang, puisqu’une série d’entre eux auraient supprimé toute référence à une affiliation avec le gouvernement américain, quitte à recourir à des procédés assez grossiers.

Ainsi, l’un des comptes que le Centcom avait demandé à placer sur «liste blanche», a utilisé comme photo de profil une image générée par intelligence artificielle (procédé dit de «deep fake») et effacé toute mention d’un lien avec le commandement américain, se décrivant comme une source d’information «neutre» au service «des Irakiens et des Arabes», tout en continuant à diffuser des messages hostiles à Téhéran et alignés sur les positions des Etats-Unis. Il n’a été cependant suspendu qu’au début de l’année 2022.

Certains responsables de Twitter inquiets des méthodes «artisanales» du Pentagone

Les manœuvres du Pentagone interpellent jusqu’aux plus hauts responsables de Twitter, qui s’inquiètent, comme leurs homologues de Facebook, de la relative facilité à identifier cet écosystème de comptes faux ou dissimulés. Plusieurs réunions ont lieu à l’été 2020, au cours desquelles le département de la Défense semble vouloir «obscurcir son activité» sur les réseaux sociaux, selon la formule d’une avocate de Twitter citée par Lee Fang.

Au cours d’échanges internes, Jim Baker, l’ancien directeur juridique de Twitter et ex-avocat général du FBI entre 2016 et 2017, s’émeut pour sa part des techniques employées par le Pentagone pour déployer sa toile informationnelle, les qualifiant de «mauvais artisanat».

Si Lee Fang n’a pas eu accès au contenu de ces réunions de haut niveau, il note qu’une série des comptes dans l’orbite de la Défense américaine sont restés actifs près d’une année supplémentaire avant d’être suspendus, tandis que certains continuent leurs publications jusqu’à aujourd’hui.

Twitter a cherché à minimiser sa collaboration 

La campagne «d’influence» du Pentagone ne passe cependant pas inaperçue et son réseau de comptes douteux est évoqué par un rapport de l’Internet Observatory de Stanford publié en août 2022, qui conduit l’armée américaine à annoncer en septembre un «passage en revue» et une enquête interne sur ces opérations, comme le rapporte alors le Washington Post. Mais, comme le souligne Lee Fang, la plateforme se donne alors le beau rôle : refusant de commenter le dossier, ses communicants se félicitent que l’article du quotidien se focalise davantage sur les responsabilités du département de la Défense plutôt que sur celles de Twitter dans la campagne du Centcom.

Lors de la conférence de presse consacrée le 20 septembre à l’enquête interne sur ces opérations clandestines, le porte-parole du Pentagone avait pour sa part reconnu qu’elles pouvaient comprendre «des informations non véridiques». Il avait cependant affirmé face à la presse que le lien entre ces faux comptes et le Pentagone n’avait pas été clairement établi, et qu’il ne fallait pas partir «du principe que c’est le ministère de la Défense» qui est en cause.

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En conclusion, Lee Fang relève que l’attitude de Twitter à l’égard du réseau clandestin de l’armée américaine «contraste fortement avec la façon dont Twitter s’est vanté d’identifier et de supprimer rapidement les comptes clandestins liés à des opérations d’influence soutenues par des Etats, notamment la Thaïlande, la Russie et le Venezuela, depuis 2016». Dans une note parue sur le blog de l’entreprise en 2018, les équipes mettaient ainsi en avant la suppression de nombreux comptes «liés au gouvernement russe». Deux ans plus tard, elles annonçaient un nettoyage du même type, cette fois pour un milliers de comptes liés aux militaires birmans.

Ce huitième volet des «Twitter files» intervient peu de temps après les révélations sur les relations de proximité entretenues par la plateforme – avant sa reprise par Elon Musk – avec le FBI, proximité qui se serait matérialisée par des dons sonnants et trébuchants selon Michael Shellenberger, l’un des autres journalistes à la manœuvre dans cette enquête, aux côtés de Bari Weiss et de Matt Taibbi.

Fin novembre, le groupe Meta (qui détient Facebook, Instagram et WhatsApp), a publié un rapport sur la menace que représentent les utilisateurs malveillants de ses réseaux sociaux, indiquant avoir identifié des personnes «associées à l’armée américaine» dans des actions coordonnées sur plusieurs réseaux sociaux.

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