Chroniques

Le plan américain de «normalisation» du Moyen-Orient est une chimère, selon Robert Inlakesh

La normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite sous l’égide de Washington n’est dans l’intérêt de personne aujourd’hui, soutient Robert Inlakesh. Analyse.

Cet article a été initialement publié par RT en langue anglaise sous le titre «US Middle East ‘normalization’ plan rejects reality» par Robert Inlakesh, analyste politique, journaliste et réalisateur de documentaires résidant actuellement à Londres, au Royaume-Uni. Il a vécu et réalisé des reportages dans les territoires palestiniens et travaille actuellement pour Quds News. Il est également le réalisateur du film «Steal of the Century : Trump’s Palestine-Israël Catastrophe».

Du désastreux retrait d’Afghanistan à la paix entre l’Arabie saoudite et l’Iran négociée par la Chine, l’administration américaine du président Joe Biden a assisté au déclin de la puissance américaine dans toute l’Asie occidentale. Alors que l’hégémon du Moyen-Orient tombe en disgrâce, l’obsession de Washington de servir de médiateur à une normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël témoigne de sa déconnexion de la réalité et prouve que leur vision des choses compte plus pour eux que les réalités politiques.

Mardi 29 août, le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis Jake Sullivan a déclaré que l’accord de normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël, sur lequel Washington travaille actuellement, était encore loin d’être prêt. Cette annonce faisait suite à des spéculations dans les médias américains, selon lesquelles un tel accord pourrait être imminent. Toutefois, pour ceux qui suivent plus ou moins attentivement la situation politique dans la région, réaliser cet objectif semble une tâche extrêmement ardue.

Biden recherche une victoire diplomatique majeure

Du point de vue américain, ce que signifierait une telle réussite diplomatique pour l’administration de tout président des États-Unis est évident. Il s’agirait d’une victoire majeure pour le chef de l’État actuel, Joe Biden. Si l’événement se produisait, il permettrait également de redorer l’image du pays ; enfin, il pourrait être utilisé pour démontrer la force du gouvernement lors des élections de 2024. L’administration du Parti démocrate a pu calculer que donner la priorité à cet accord pourrait compenser les échecs précédents du président en ce qui concerne le rôle des États-Unis au Moyen-Orient.

Le président sud-coréen Yoon Suk-yeol, le président américain Joe Biden et le Premier ministre japonais Kishida Fumio à Camp David, le 18 août.

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Toutefois, objectivement parlant, pour parvenir à un rapprochement israélo-saoudien, il faudra surmonter d’innombrables obstacles de part et d’autre, ce qui pourrait finir par faire plus de mal que de bien à l’échelle régionale. Et ce, malgré les promesses de l’administration Biden que la sécurité et la stabilité dans la région seraient renforcées. Pourtant, alors que le club des BRICS a annoncé qu’il admettra l’Iran et l’Arabie saoudite en janvier 2024, Téhéran et Riyad ayant rétabli leurs liens sous les auspices de Pékin, un tel accord pourrait ouvrir de nouvelles plaies régionales et aller à l’encontre de la vision exposée par le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane.

Lorsque l’administration Trump a réussi à entraîner Bahreïn, le Soudan et le Maroc à un accord de normalisation entre les Émirats arabes unis et Israël (les accords d’Abraham), l’initiative venait des Émirats car Abou Dhabi avait alors clairement décidé d’aller de l’avant. Il n’y a pas réellement eu à lutter pour convaincre les Émirats d’améliorer leurs rapports avec les Israéliens. En fait, dans les cas du Maroc et du Soudan, les Émirats ont aidé à faire pression sur ces pays pour qu’ils acceptent les accords de normalisation.

L’Arabie saoudite, bien qu’ayant entretenu des liens étroits avec l’administration Trump (Donald Trump s’était rendu à Riyad pour sa première visite à l’étranger en tant que Président), a toutefois hésité à signer l’accord de normalisation avec les Israéliens, probablement parce qu’une telle décision aurait rencontré plus d’opposition à l’intérieur du pays que chez ses voisins à Bahreïn ou aux Émirats arabes unis.

A l’heure actuelle, les relations américano-saoudiennes sous les administrations Biden sont loin d’être cordiales. Quand le président américain a effectué son premier voyage en Arabie saoudite l’année dernière, cela ressemblait plutôt à une réflexion après coup. Lorsque Joe Biden a affronté Mohammed Ben Salmane à cause du tristement célèbre assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le prince héritier aurait riposté en évoquant l’absence de réaction américaine au meurtre de la journaliste américaine chevronnée Shireen Abu Akleh par un soldat israélien. Mohammed Ben Salmane a même déclaré au mensuel The Atlantic qu’il ne se souciait pas que Biden l’ait mal compris. L’Arabie saoudite est également restée sourde aux appels américains sur la production de pétrole.

Biden doit faire des concessions

Si l’administration Biden veut convaincre l’Arabie saoudite de signer un accord de normalisation, des concessions doivent d’abord être faites. Riyad chercherait à accéder à un programme nucléaire civil ainsi qu’à un pacte de sécurité américain susceptible d’entraîner Washington dans une guerre au cas où le royaume serait attaqué. Ces conditions préalables présentent une palette d’obstacles pour le gouvernement américain.

Il y a ensuite Israël qui, sous n’importe quel autre gouvernement que l’actuelle coalition d’extrême droite du Premier ministre Benjamin Netanyahou, pourrait facilement s’en tirer en signant un accord semblable. Toutefois, il aurait été demandé à Netanyahou de faire une sorte de concession aux Palestiniens pour pousser vers l’avant l’accord avec les Émirats arabes unis. Le gouvernement que dirige aujourd’hui Benjamin Netanyahou est totalement différent de celui qu’il dirigeait en 2019, et sa coalition dépend du soutien de la part de l’alliance extrémiste Sionisme religieux. Cette alliance s’oppose totalement à l’idée d’une coordination sécuritaire avec l’Autorité palestinienne à Ramallah, bien que cette politique offre des avantages pour la sécurité israélienne. Dès les élections nationales de 2022, le Sionisme religieux a clairement indiqué qu’un de ses objectifs était d’annexer la Cisjordanie, et la concession que les États-Unis demanderont le plus probablement de Tel-Aviv sera de promettre à nouveau qu’il s’abstiendra de le faire.

En ce qui concerne les Palestiniens, il y a aussi le facteur incontrôlable d’une escalade majeure entre les groupes armés palestiniens et l’armée israélienne à la suite de provocations israéliennes à la mosquée Al-Aqsa. Selon Saleh Al-Arouri, chef adjoint du bureau politique du Hamas, qui l’a récemment déclaré à l’agence Al-Mayadeen, si un haut dirigeant est pris pour cible, il y aura une guerre régionale. Cette déclaration intervient à un moment où le gouvernement israélien subit des pressions croissantes visant à le contraindre d’attaquer les dirigeants du Hamas pour riposter aux nombreuses attaques contre des colons et des soldats israéliens en Cisjordanie. Ces éléments, auxquels s’ajoutent les récentes perturbations à la frontière libanaise avec le Hezbollah, créent une situation potentiellement explosive, dans laquelle un accord entre l’Arabie saoudite et Israël serait très mal perçu par Mohammed Ben Salmane.

Washington ne peut plus donner d’ordres 

Reste à savoir comment un accord israélo-saoudien pourrait influencer les relations irano-saoudiennes et leur récent rétablissement. L’Arabie saoudite abritant deux des sites les plus sacrés de l’islam, la Mecque et Médine, sa décision de normaliser ses liens avec Israël aura une importance considérable dans le monde musulman. Elle empêcherait Téhéran de rester neutre dans la question et il est très probable que les Iraniens reviendraient sur leur décision de maintenir leurs liens avec les Saoudiens. Cela signifie que si les Saoudiens signent un accord de normalisation avec Israël, ils devraient comprendre que cela compromettra la percée diplomatique chinoise et que cela pourrait finir par poser de plus grands problèmes de sécurité s’ils se retrouvent à nouveau en concurrence acharnée avec l’Iran pour l’influence régionale. Il y a également lieu de s’inquiéter de la réaction de la Jordanie, qui pourrait considérer un tel accord comme une menace pour son rôle de gardien des lieux saints de la vieille ville de Jérusalem et avoir l’impression que l’Arabie saoudite pose son pied sur son territoire.

Si l’administration américaine avait une approche sérieuse en ce qui concerne sa politique au Moyen-Orient, elle se rendrait compte des changements radicaux qui se sont produits dans la région ainsi que du fait que ses alliés traditionnels ont des agendas qui ne sont plus compatibles avec la vieille approche américaine du statu quo. À en juger par la rhétorique et les actions de Washington, le gouvernement américain actuel semble dans le déni et incapable de comprendre que l’époque où il pouvait donner des ordres à tous les pays d’Asie occidentale est révolue depuis longtemps. Une chose est sûre, un accord de normalisation israélo-saoudien n’a aucun sens pour aucun pays à l’heure actuelle.

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